Accueil
Envoyer à un ami
Version imprimable
Partager

Mémoire de résistant, mémoire de déporté

Rencontre avec Clément Quentin, 90 ans, originaire du Fuilet dans le Maine-Et-Loire. Résistant puis déporté pendant la guerre, monsieur Quentin visite les établissements scolaires et les associations. "Je suis très sollicité", dit-il. "Au moins une fois par semaine. Il faut dire aussi que nous ne sommes plus très nombreux". Ce jeudi, Clément Quentin était l'invité de madame Dupont, professeur d'histoire et géographie au lycée Jean-Baptiste Eriau. Clément Quentin témoigne et raconte son histoire par devoir.
"Je suis optimiste mais vigilant. Souvenez-vous de nos souffrances et soyez toujours vigilants. Si vous oubliez notre passé, alors vous seriez amenés à le vivre d'une façon ou d'une autre. Mais j'ai confiance en vous".


Mémoire de résistant, mémoire de déporté

31 juillet 1939, je voulais m'engager. Mon père n'a pas voulu signer...

Clément Quentin se lance devant les élèves en classe de troisième au lycée J-B Eriau. Tous sont attentifs et respectueux. Les mots sont bouleversants. L'histoire est presque insoutenable.
Clément Quentin parle par devoir : "Que jamais vous ne disiez : Je ne savais pas".


"je suis né en 1920 au Fuilet (49). J'ai eu une éducation rigoureuse. On nous enseignait notamment l'amour de la Patrie et le civisme (...) Mais nous n'étions pas des petits Saint-Jean pour autant!!
Seulement la liberté, on en a conscience que lorsqu'on l'a perdue".



"31 juillet 1939. J n'ai pas l'âge légal, 21 ans. Je m'engage, mais sans la signature de mon père. Mon engagement est refusé. Je rentre. Puis c'est la drôle de guerre. Nous partons devant les Allemands avant que le pont d'Ancenis ne saute. Je vais jusqu'en Dordogne. Là, j'entends le discours de Pétain. Je ne comprends pas. Nous sommes bafoués, humiliés, déshonorés, battus uniquement par une supériorité matérielle. On ne comprends pas. Je n'ai pas entendu l'appel du Général De Gaulle. Nous étions en route pour le Pyrénées. A l'époque, les moyens d'information étaient très limités : Pas de voiture, peu de journaux... Au Fuilet, seulement 10 personnes étaient abonnées au journal. Beaucoup de gens, à l'époque, y sont morts sans avoir été plus loin que Beaupreau".


(...) 3 jeunes gens, sans fiche de démobilisation, dans une voiture, alors qu'il n'y avait plus de carburant. On est vite repérés. Je suis donc de retour à la maison".



Mémoire de résistant, mémoire de déporté

Le 25 avril 1944, Clément Quentin est arrêté par la Gestapo

"La France est occupée. Les Allemands sont les seigneurs. Toutes les fenêtres sont peintes en bleu pour ne pas laisser passer la lumière. Nous n'avons pas le droit de nous réunir ni de former de groupes dans la rue. Les contraintes sont nombreuses. la nourriture manque. Tous les produits industriels partent en Allemagne. Tout part en Allemagne. Les statues de bronze reviendront en obus. Les oeuvres d'art partent en Allemagne".



"21 octobre 1940 : Pétain serre la main d'Hitler et promulgue la première loi anti-juive à la française. Il nous demande de collaborer. Seulement 2,5% de la population se révolte. Dans le Maine-et-Loire, nous sommes à peine 1,5%. En Bretagne le chiffre est plus important. Mais ici, il y avait une prépondérance du Clergé. Les gens pour être conseillés, allaient voir l'instituteur, le docteur ou le curé.
J'ai essayé de passer deux fois en Angleterre. La délation était partout. On ne pouvait pas faire confiance à personne, ni même à sa famille.



Fin 1942, j'appartiens à un premier groupement : LIBENOR (Libération Nord). C'est une armée secrète dont le responsable est chargé par le général De Gaulle de créer un réseau. Je deviens ensuite chargé de recrutement des volontaires et de champs de parachutage (pour les armes etc) au sein d'un autre groupe. Nous sommes 10 par groupe. Mais parmi nous, un agent double nous renseigne sur les allemands. Malheureusement, il renseigne également les allemands sur nous.
30 arrestations à la tête de notre réseau. Le 4 avril 1943, le café de la Place Viarme est entouré par la Gestapo. Je parviens à me cacher chez un oncle. Le 25 avril, je sors afin de prendre la route pour Paris et reconstituer un réseau. Je suis seul en Maine-et-Loire. Je suis arrêté par la Gestapo à 10 heures le soir.Je me suis laissé prendre. Car mes parents étaient là, sur le pas de la porte. Et si je n'étais pas pris ce jour-là, c'était eux que l'on aurait arrêtés".


Mémoire de résistant, mémoire de déporté

Dachau : je deviens cobaye humain

Commence alors une odyssée effroyable. Clément Quentin prévient juste : "Je ne vous parlerai pas de la torture. C'est la seule question à laquelle je ne peux pas répondre".


"En cellule à Angers, j'ai gardé mes sous-vêtements pendant 46 jours. On n'avait pas le droit de se coucher pendant la journée. Les cellules des condamnés à mort étaient surveillées 24 h/24 H. Sans la moindre intimité. Au tribunal, on me fait signer ma condamnation à mort, écrite en allemand.


"le 10 juin, on me donne un bout de pain. Les hommes vont à Compiègne. Les femmes sont parquées à Romainville. A Compiègne, nous sommes au grand air et j'ai de l'eau".



Clément Quentin rend hommage aux femmes dans la résistance :


"Elles ont joué un rôle primordial. Leurs missions étaient très difficiles (transport d'armes dans les landaus, messages dans le guidon de la bicyclette, agent de liaison, accompagnement en train de soldats étrangers...) et les allemands ne se sont méfiés des femmes qu'à partir de 1944..."





"De Compiègne, je dois partir en Allemagne pour les travaux forcés. J'élabore un plan d'évasion et je garde un couteau dans les coutures entre ma semelle et ma chaussure. Plus de 2000 personnes partent pour l'Allemagne. Nous sommes 120 par wagon, entassés. Avec juste un peu de paille et un bidon d'eau pour nos besoins naturels. C'est infernal.


Les portes sont bouclées de l'extérieur, et pour respirer, nous n'avons que les interstices entre la paroi et les volets du wagon.

120 poitrines dans un wagon : ça fait de du gaz carbonique et de l'ammoniaque. L'air devient irrespirable. Le voyage dure 3 jours et 4 nuits, sans boire et sans manger. Certains ont tellement soif, qu'ils boivent leur urine. Dans notre wagon, pourtant , un seul mort et une personne qui a perdu la raison.

657 personnes sont mortes dans ce train. Dans un wagon, il n'est resté qu'un individu.
Nous ne parvenons pas à nous évader.


Nous n'étions que deux à vouloir nous échapper. Les autres nous auraient dénoncés par peur. En effet ils auraient tous été tués après notre évasion. Le voyage fut terrible.

Les portes se sont ouvertes dans un fracas incroyable. Les chiens et les allemands aboient, crient, vocifèrent. On nous donne des coups. Les chiens nous mordent. Sur le chemin, un trou avec de l'eau. Je bois par terre, malgré les coups et les chiens. Les habitants des maisons, dans la rue, nous crachent dessus. Nous entrons dans le camp tels des cadavres ambulants qui se traînent".


La suite est terrible, mais Clément Quentin la livre avec la plus grande dignité. Il donne les détails de la déportation. raconte comment on l'a tondu, rasé, habillé. "vous êtes entrés par cette porte, vous ne ressortirez que par la fumée de cette cheminée, nous disaient-ils".



L'homme évoque ensuite la maladie. L'enfer. La diphtérie, l'absence de soin, le retour à Dachau, les infimes rations de nourriture, les souffrances, le froid, le bloc des contagieux, les lits de 80 cm de large sur 3 étages. Il énumère les blocs et leur fonction : Le bloc 15, puis le bloc 11 où finalement son état s'améliore.


Pour finir, le bloc 5 : Celui des expériences
.

"On m'inocule la tuberculose. Dans ce bloc, la peur ne m'a plus jamais lâchée. On essaie sur moi, chaque jour, des appareils électriques. Le 15 décembre, on est venu me chercher. J'ai cru que c'était la fin, car les cobayes ne pouvaient pas sortir vivant du bloc 5!
Vous savez, les travailleurs, lorsqu'ils passaient devant les fenêtres de ce bloc 5; ils se découvraient la tête et cessaient de parler. C'était effroyable ce qui se passait là-dedans.

Je pèse alors 37 kg. On me tond encore. On me donne un nouveau froc à mi-mollet, une chemise et des semelles de bois recouvertes d'une lanière. Il fait - 27 °C. On me sort dehors. On m'envoie en direction des fours crématoires. J'ai cru que c'était la fin et j'aurais préféré mourir d'une balle dans la nuque...


Un autre bloc...

Dans ce bloc-là, on vit avec les morts. Je trouve un natif de Beaupreau, éventré. Je suis dans un état lamentable. Nous sommes 225 personnes dans un pièce prévue pour 75. Parfois, nous allons jusqu'à 5 par lit. Nous avons encore moins de nourriture.... les gens qui sont là ne doivent pas s'en sortir. Mais les allemands ont moins de Deutschmarks pour acheter du gaz... C'est indescriptible.
Le 5 janvier, on nous emmène à la douche. Pendant 3 jours, nous restons sans nos vêtements. Il fait - 29 ° C.


Les historiens relatent ce bloc 30 de Dachau. La vie avec les morts.



Le 29 avril 1945, nous sommes délivrés par les américains.
Les Américains, Ils n'en croient pas leurs yeux. Je pèse entre 25 et 30 kg. Nous avons tous une destinée... je suis soigné pendant 11 mois. Je n'ai retarvaillé qu'à mi-temps à partir de 1947.

Je retrouve mon psychisme qu'après 1972. A la tête de mon lit, il n'y a plus de papier peint. Mes ongles sont incrustés dans le plâtre. Je fais des cauchemars.


Rien n'a été fait pour les déportés. Pas de thérapie. J'ai retrouvé dans les années 80, un homme de saint-Mars-La-Jaille. Personne, jamais, ne l'a contacté après son retour de déportation. Il est mort comme ça.


Dans les campagnes, on a laissé les gens comme ça".

"La lutte pour la dignité humaine ne doit pas faillir"

Témoignage de Clément Quentin, Le Fuilet (49)


Son livre "Stück 72889 : Cobaye humain à Dachau". Chez Roger Poitevin, président des Amis de la Fondation pour la Mémoire de la déportation, délégation Maine-et-Loire.
3 rue des Fauvettes à Beaucouzé


Tél. 02 41 48 30 21.




STÜCK 72889 : Cobaye humain à Dachau


Clément Quentin (préface de M. André Delpech).- Stück 72889 : cobaye humain à Dachau.- Beaucouzé : Amis de la Fondation pour la Mémoire de la Déportation (Maine et Loire), 2004.- 173 p.


EXTRAIT :

Dialogue à l’infirmerie : "Je suis un docteur russe, j’ai fait mes études de médecine en France, j’aime beaucoup les Français. Je suis désespéré mais les médecins SS m’obligent à te faire des piqûres de strychnine deux fois par jour. Je ne sais pas quel en sera le résultat. Je tenais à te le dire, et je te demande pardon." Ceci dans un très bon français. - Je ne t’en veux pas et te pardonne bien volontiers, mais pourquoi ces piqûres de strychnine ? - Parce qu’ils veulent faire des essais pour voir si on ne peut pas guérir la diphtérie et ses complications avec cet alcaloïde qui peut être un poison suivant les doses ; cette dose, ce n’est pas moi qui la détermine."

p 99 La folie nazie ne fit pas seulement des camps de concentrations des lieux d’extermination, elle en fit aussi des lieux d’expérimentation sur des êtres humains. C’est dans les "Reviers", les infirmeries, qu’elle se pratiquait. "

Les témoignages des cobayes humains sont exceptionnels. Ce livre prend une valeur exceptionnelle", écrit le général Delpech dans sa préface.


Cote : 940.53 QUE


Notez



Les Infos près d'ici... | Soumettre un article | Mentions Légales | Contact | Coups de coeur de la rédaction | Informations | L'info des réseaux





Partager ce site



Inscription à la newsletter

L M M J V S D
        1 2 3
4 5 6 7 8 9 10
11 12 13 14 15 16 17
18 19 20 21 22 23 24
25 26 27 28 29 30  


Savoir-faire & Diffusion - Ancenis Mauges MAG est le média local d'une agence en communication- Conseil en stratégie. Notre objectif: communiquons autrement, communiquons mieux!